Internet : une histoire des pionnières par Claire Richard

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Grace Murray Hopper devant le clavier de l’UNI­VAC, vers 1960

Pour créer d’au­tres histoi­res d’In­ter­net ou d’au­tres Inter­net tout court, il faut connaî­tre ses pion­ni­ers. Ou plutôt, ses pion­ni­è­res, « sans pren­dre pour argent comp­tant les mythes domi­nants sur les gara­ges et les fortu­nes, les nerds et les « brogram­meurs » (mot-valise composé de « bro », homme à la culture viri­liste, et « program­meur », ndlr). » Pour ce faire, la jour­na­liste améri­caine Claire Evans raconte dans Broad Band une histoire des pion­ni­è­res d’In­ter­net.

Passi­on­née de tech­no­lo­gie depuis les années 90 et son premier ordi­na­teur (un gros Dell gris reçu à douze ans et immé­di­a­te­ment couvert de paillet­tes), elle a foui­llé dans les archi­ves, mené des entre­ti­ens, compilé des travaux univer­si­tai­res. Elle en a tiré un livre passi­on­nant, qui met en avant des figu­res singu­li­è­res plutôt que des collec­tifs, mais trace ainsi en poin­ti­llé une essen­ti­e­lle contre-histoire de l’In­ter­net. 

 

Les peti­tes mains du calcul 



A la fin du 19e siècle, les « ordi­na­teurs » (compu­ters, person­nes qui comp­tent en anglais, ndlr) sont large­ment des femmes. Ce sont elles qui font, à la main, des calculs comple­xes pour calcu­ler des trajec­toi­res de balles, des mouve­ments de planète ou de navi­ga­tion mari­time, ou servir de base à la cons­truc­tion de la bombe ther­mo­nu­clé­aire. Si les femmes sont si nombreu­ses, c’est parce que leur travail est peu consi­déré et mal payé — elles coûtent à peine plus qu’une ouvri­ère d’usine. Leur présence dans les calculs semble si natu­re­lle que, quand au début des années 1940, un mathé­ma­ti­cien veut mesu­rer la puis­sance d’un ordi­na­teur, il propose une nouve­lle unité de mesure : le « kilo­girl », soit envi­ron 2 000 heures de travail de calcul. 


 

Le film «Hidden Figu­res» retrace l’his­toire des «ordi­na­tri­ces humai­nes» de la NASA 



Ces « ordi­na­tri­ces » anony­mes, travai­llant en équi­pes dans des bure­aux, furent long­temps « l’équi­va­lent du hard­ware : des machi­nes biolo­gi­ques distri­bu­ées, capa­bles d’ac­com­plir des calculs prodi­gi­eux dont un indi­vidu serait inca­pa­ble » écrit Evans. Au niveau indi­vi­duel, les calculs n’éta­ient pas forcé­ment comple­xes : ils pouva­ient être frag­men­tés en tâches rela­ti­ve­ment simples. « Mais c’est l’ac­cu­mu­la­tion de toutes ces étapes, exécu­tées simul­ta­né­ment et collec­ti­ve­ment, qui ont préfi­guré le monde que nous connais­sons, un monde de réseau, de calculs et de big data. Les femmes isolées furent les premi­ers ordi­na­teurs et ensem­ble, elles formè­rent les premi­ers rése­aux d’in­for­ma­tion. » 





Une «ordi­na­trice», en 1952 

Commu­ni­quer avec les ordi­na­teurs 



La Seconde Guerre Mondi­ale offre de nouve­lles oppor­tu­ni­tés aux femmes. Les hommes étant au front ou enrô­lés dans l’ar­mée, des postes, les femmes occu­pent des rôles tradi­ti­on­ne­lle­ment consi­dé­rés comme mascu­lins. Elles parti­ci­pent au travail sur les cartes perfo­rées, sont présen­tes dans les dépar­te­ments scien­ti­fi­ques et dans le renseig­ne­ment — notam­ment à Blet­ch­ley Park , en Angle­terre, où l’ar­mée britan­ni­que s’em­ploie à décryp­ter la machine nazie Enigma. Les capa­ci­tés de calcul manu­e­lles humai­nes étant insuf­fi­san­tes, l’ar­mée déve­loppe ENIAC , le premier calcu­la­teur numé­ri­que élec­tro­ni­que program­ma­ble connu. Plusi­eurs femmes jouent un rôle central dans sa program­ma­tion : Kay McNulty Jean Bartik née Jennings Betty Holber­ton née Snyder,  Marlyn Melt­zer née Wescoff Fran­ces Spen­ces née Bilas  et Ruth Teitel­baum née Lich­ter­man 





A gauche, Betty Jennings et à droite, Fran­ces Bilas program­ment l’ENIAC 



Quand ENIAC est présenté aux jour­na­lis­tes, lors d’une mise en scène à grand spec­ta­cle, les femmes ne sont pas menti­on­nées, ni invi­tées au dîner offi­ciel. Dans leurs arti­cles, les jour­na­lis­tes parle­ront de « machine pensante », de « cerveau géant » — obli­té­rant le travail des program­meu­ses, qui seront bientôt effa­cées des récits offi­ci­els et des photos diffu­sées par l’ar­mée. 

A la même époque, une autre femme joue un rôle essen­tiel dans ces débuts de la program­ma­tion : Grace Murray Hopper . En 1950, elle déve­loppe A-0, le premier compi­la­teur de logi­ciel. « Les compi­la­teurs sont fonda­men­taux dans l’in­for­ma­ti­que moderne. C’est grâce à eux que les langa­ges de program­ma­tion, qui opèrent à des nive­aux symbo­li­ques toujours plus comple­xes, peuvent être compris par le cerveau repti­lien (basi­que, ndlr) de l’or­di­na­teur ». Avant l’in­ven­tion de Murray Hopper, les program­ma­teurs deva­ient rédi­ger d’in­ter­mi­na­bles instruc­ti­ons en binaire, en 0 et 1. Grace Hopper déve­loppa son compi­la­teur pour qu’il puisse réuti­li­ser des routi­nes infor­ma­ti­ques exis­tan­tes. Ceci permet­tait de repren­dre des bouts de programme déjà testés et d’évi­ter de tout coder à la main à chaque fois, élimi­nant ainsi une impor­tante source d’er­reur humaine dans les calculs et permet­tant de coder beau­coup plus rapi­de­ment. « L’idée de Grace, qui serait affi­née par des géné­ra­ti­ons de gens dans les décen­nies suivan­tes, permit d’au­to­ma­ti­ser une large part du travail fasti­di­eux asso­cié à la program­ma­tion, et de permet­tre aux program­ma­teurs de se concen­trer sur la dimen­sion créa­tive de leur travail, et sur la pensée abstraite, orien­tée vers les systè­mes, qui allait permet­tre de déve­lop­per l’in­for­ma­ti­que comme disci­pline scien­ti­fi­que. » 


 

 

L’or­di­na­teur au service des plus dému­nis 



Dans les années 1960 et 1970, les ordi­na­teurs arri­vent dans les entre­pri­ses. Ils sont énor­mes, peu commo­des et large­ment réser­vés aux spéci­a­lis­tes. La contre-culture tend à s’en méfier : comme le raconte Fred Turner dans De la contre-culture à la cyber­cul­ture , l’or­di­na­teur est alors le symbole de la rati­o­na­lité capi­ta­liste, un symbole de l’em­prise des logi­ques capi­ta­lis­tes sur la vie. Pour­tant quel­ques mili­tants en perçoi­vent le poten­tiel révo­lu­ti­on­naire. A Berke­ley, épicen­tre de la contre-culture cali­for­ni­enne, des mili­tants insta­llent un ordi­na­teur connecté à un termi­nal Télé­tel pour collec­ter les « mémoi­res de la contre-culture ». 





Le termi­nal insta­llé dans la bouti­que de disque Leopold Records, à Berke­ley, vers 1973 



Le projet Commu­nity Memory , consi­déré comme l’ancê­tre du Bulle­tin Board System, est aujourd’­hui un jalon de l’his­toire du Net. Mais à la même époque, raconte Evans, un autre projet naît à San Fran­cisco : Resource One , « une des premi­è­res tenta­ti­ves d’ap­pli­quer l’in­for­ma­ti­que au progrès social », conçue et menée par des femmes. 

Resource One est né dans la commune Project One , insta­llée dans un immeu­ble de San Fran­cisco. Pam Hardt-English, Sherry Reson, Mya Shone et Chris Macie ont aban­donné leurs études d’in­for­ma­ti­que à la fac à Berke­ley pour rejoin­dre la contre-culture. Elles sont persu­a­dées que l’or­di­na­teur peut être mis au service de la révo­lu­tion, notam­ment en mettant en réseau les grou­pes et nœuds de la contre-culture. Hardt-English parvi­ent à convain­cre une grosse entre­prise de lui donner un vieil ordi­na­teur (le patron accepte non pour contri­buer à l’ef­fon­dre­ment du vieux monde, mais pour obte­nir une déduc­tion fiscale). Le premier projet de mise en réseau de la contre-culture échoue, par manque de prise en compte du contexte et des atten­tes : en effet, la contre-culture de Berke­ley est déjà dotée de rése­aux d’in­for­ma­tion et de commu­ni­ca­tion alter­na­tifs qui fonc­ti­on­nent très bien. Le deuxi­ème projet de Resource One partira, lui, de besoins réels : ceux des centres soci­aux de San Fran­cisco, souvent mal infor­més sur les acti­vi­tés de leurs collè­gues et à qui une base de données centra­li­sant ces infor­ma­ti­ons serait bien utile pour aider au mieux les plus dému­nis. Les femmes de Project One cons­trui­sent ainsi le Social Servi­ces Refer­ral Direc­tory, une base de données infor­ma­ti­que éditée en cata­lo­gue, envoyé par la poste aux abon­nés. Preuve de son succès et de son utilité, celui-ci sera consul­ta­ble dans les bibli­ot­hè­ques de San Fran­cisco jusqu’en 2009. Pour Evans, il demeure un exem­ple d’ob­jet infor­ma­ti­que tôt pensé au service des plus vulné­ra­bles, au service de la justice soci­ale. Médi­tant sur la trans­for­ma­tion de la ville en hub pour entre­pre­neurs milli­on­nai­res, elle note : « Si le Social Servi­ces Refer­ral Direc­tory faisait partie des mythes fonda­teurs de la culture tech de San Fran­cisco, qui influ­ence telle­ment celle du reste du monde, la révo­lu­tion (numé­ri­que) aurait peut-être un tout autre visage. » 

 

ARPA­NET : orga­ni­ser la mise en réseau de l’in­for­ma­tion 



Pendant que l’in­for­ma­ti­que fait ses premi­ers pas dans la contre-culture, un autre réseau est en projet dans les labo­ra­toi­res des univer­si­tés cali­for­ni­en­nes et se discute dans les bure­aux de la DARPA, l’agence de recher­che de la Défense améri­caine. C’est ARPA­NET : un réseau infor­ma­ti­que qui permet­trait, pour la premi­ère fois, de faire tran­si­ter des données d’un ordi­na­teur à l’au­tre. La premi­ère conne­xion est établie en 1969, entre un ordi­na­teur à UCLA et un ordi­na­teur à Stan­ford. L’un des inven­teurs de cet ordi­na­teur, Doug Engel­bart , crée bientôt un Network Infor­ma­tion Center (NIC, Centre d’In­for­ma­tion sur le réseau). Pour le diri­ger, il embau­che une assis­tante de recher­che qui travai­lle un étage en dessous de lui. Elle est passi­on­née par le trai­te­ment de l’in­for­ma­tion et ça tombe bien, lui doit créer un « Manuel de l’uti­li­sa­teur », Resource guide, pour le tout jeune réseau infor­ma­ti­que. La nouve­lle recrue s’ap­pe­lle Eliza­beth Fein­ler, elle se fait appe­ler Jake et elle va vite deve­nir indis­pen­sa­ble 

Car le nouveau réseau n’est pas qu’une prouesse tech­ni­que : c’est aussi une nouve­lle confi­gu­ra­tion soci­ale, un nouveau moyen de mettre en lien des infor­ma­ti­ons et des person­nes distan­tes. A cet égard, Fein­ler va jouer un rôle essen­tiel. Pour répon­dre à la demande d’En­gel­bart, elle commence par créer le Resource Hand­book, sorte d’ « annu­aire élec­tro­ni­que » du tout jeune réseau. Elle décro­che son télép­hone et appe­lle chaque hôte du réseau, pour avoir son adresse et le nom des person­nes impli­quées. L’or­ga­ni­sa­tion de ces infor­ma­ti­ons va cons­ti­tuer l’ar­chi­tec­ture de l’or­ga­ni­sa­tion de l’in­for­ma­tion : c’est Fein­ler qui décide de ne pas faire figu­rer les titres hono­ri­fi­ques (géné­ral, profes­seur…) dans l’an­nu­aire. La commu­nauté ARPA­NET s’édi­fie donc sur une base égali­taire. Quand le nombre de sites et d’hô­tes devi­en­dra trop impor­tant pour rester agencé orga­ni­que­ment et que la néces­sité d’une orga­ni­sa­tion hiérar­chi­que en noms de domai­nes s’im­po­sera, c’est aussi Fein­ler qui suggé­rera une clas­si­fi­ca­tion toujours en usage : « .com » pour les sites commer­ci­aux, « .edu » pour les sites univer­si­tai­res, « .gov » pour les sites du gouver­ne­ment etc. Le NIC, pensé comme un simple secré­ta­riat, se révé­lait central, en orga­ni­sant les données et les docu­ments tech­ni­ques rela­tifs au réseau — ce qui n’était pas sans irri­ter certains des ingé­ni­eurs. « Personne n’avait anti­cipé que l’in­for­ma­tion pren­drait une telle impor­tance et devi­en­drait la vraie monnaie d’échange de notre siècle connecté. C’était tout aussi révo­lu­ti­on­naire que l’avait été l’art de la program­ma­tion une géné­ra­tion plus tôt. Et c’était de nouveau les femmes qui avaient élevé la trivi­a­lité, iden­ti­fié l’élé­ment humain qui manquait dans un dispo­si­tif tech­ni­que complexe. » 

 

L’ancê­tre de l’hy­per­texte 



Pendant long­temps, l’usage du réseau se passe encore dans une forêt de commu­nau­tés diver­ses sans liens directs des unes aux autres. Car si l’in­for­ma­tion est de plus en plus dispo­ni­ble sur le réseau, il manque encore des façons d’éta­blir des liens entre elles, de tirer au maxi­mum profit des capa­ci­tés séman­ti­ques du réseau : ce que va faire l’hy­per­texte. 

Aujourd’­hui, c’est Tim Berners-Lee , l’in­ven­teur du proto­cole World Wide Web, qui reste asso­cié à l’hy­per­texte. Pour­tant, entre 1984 et 1991, plusi­eurs systè­mes d’hy­per­texte émer­gent, des confé­ren­ces acadé­mi­ques se créent, un champ de recher­che se struc­ture. Dans celui-ci, les femmes sont nombreu­ses. Pour­quoi ? Parce qu’il s’agis­sait d’une disci­pline colla­bo­ra­tive par nature, avance une pion­ni­ère du champ. Ou parce que, comme la program­ma­tion à ses débuts, la disci­pline était encore assez récente pour n’être pas encore iden­ti­fiée de façon genrée. Wendy Hall  invente ainsi Micro­cosm, un système permet­tant de mettre en lien des conte­nus divers (textes, images, dossi­ers etc) selon des confi­gu­ra­ti­ons diver­ses (on peut poin­ter vers des archi­ves, créer des liens laté­raux). Cathy Mars­hall , elle, invente Note­Card, une façon de modé­li­ser l’en­chaî­ne­ment des idées et des concepts. Toutes deux propo­sent une pensée de l’hy­per­lien plus large et plus souple, mettant en lien des objets plus divers que le World Wide Web proposé par Tim Berners-Lee. 

Quand celui-ci, d’ai­lleurs, présente son projet à une confé­rence Hyper­texte en 1991, sa démons­tra­tion passe large­ment inaper­çue (même si, recon­naît Evans, le fait que ce soit en fin de jour­née et qu’une fontaine de tequila soit insta­llée dans une cour atte­nante n’a proba­ble­ment pas aidé). Malgré l’in­térêt des appro­ches des pion­ni­è­res de l’hy­per­texte, c’est le Web qui a fini par s’im­po­ser. Car, malgré ses limi­tes, il était prati­que : et comme le rappe­lle Evans, c’est toujours l’usage qui finit par gagner. 

 

ECHO : Oasis sur BBS 



A la fin des années 1970 et années 1980, avant le Web, les gens utili­sent Inter­net avec des BBS, des « Bulle­tin Board Systems »  : ils compo­sent direc­te­ment via des lignes télép­ho­ni­ques le numéro d’une machine et de ses serveurs, pour échan­ger des fichi­ers et poster des messa­ges. 

Sur les BBS nais­sent des commu­nau­tés floris­san­tes, ancê­tres des commu­nau­tés numé­ri­ques que nous connais­sons aujourd’­hui. La plus connue, The WELL , est peuplée d’écri­vains, de jour­na­lis­tes, de hippies et de techi­es… et surtout, selon Nancy Rhine, qui y travai­llait, d’hom­mes de trente ans. 

Fati­guées de ces envi­ron­ne­ments dans lesque­lles elles ne se recon­nais­sent pas, certai­nes femmes créent leur propre BBS. Stacy Horn , une punk new-yorkaise héris­sée par l’at­mosp­hère hippie et cali­for­ni­enne de The WELL, décide de créer son propre BBS : ECHO. ECHO serait l’an­tit­hèse de The WELL : pas une commu­nauté de fans du Grate­ful Dead, mais un bar du Lower East Side, pas un endroit où on parle yoga et bien­vei­llance, mais un lieu de discus­sion spiri­tu­e­lle, ironi­que, poin­tue, bran­ché. Stacy Horn essaie parti­cu­li­è­re­ment d’at­ti­rer des femmes. Celles-ci repré­sen­tent alors entre 10 et 15 % des usagers seule­ment, mais Horn s’at­ta­che parti­cu­li­è­re­ment à les convain­cre. Elle crée ainsi des forums réser­vés aux femmes : pour être sûre qu’il ne s’agit pas d’hom­mes se faisant passer pour des femmes, prati­que alors courante, elle les appe­lle person­ne­lle­ment au télép­ho­ne… L’en­jeu n’est pas d’of­frir aux femmes refuge et protec­tion, mais de rendre plus inté­res­sante la vie en ligne, souligne Horn : « Les jour­na­lis­tes disa­ient que j’avais créé ECHO pour offrir un endroit où les femmes se senti­ra­ient en sécu­rité. Que dalle. Si je voulais plus de femmes sur ECHO, c’était pour que le service soit mieux, point barre. » 


 

 

La fièvre des nine­ties 



En 1994, l’In­ter­net s’ouvre au monde commer­cial. Le web des années 1990 reste une péri­ode légen­daire : la créa­ti­vité explose, le web est plein de pages person­ne­lles où les gens parlent de leur chien, mais aussi de sites d’ar­tis­tes, de fans, d’ex­pé­ri­men­ta­ti­ons plei­nes de folie et d’éner­gie. Evans retrace ainsi les expé­ri­men­ta­ti­ons de Jaime Levy , figure du cool tech­no­lo­gi­que version nine­ties : créa­trice de zines élec­tro­ni­ques punks sur disquette («Elec­tro­nic Holly­wood» ) puis d’un maga­zine en ligne ultra-bran­ché et légen­daire, Word — où elle est rejointe par Marisa Bowe , modé­ra­trice alors légen­daire de ECHO. C’est la bulle Inter­net : l’ar­gent coule à flot, des gens gagnent des milli­ons du jour au lende­main, des fêtes légen­dai­res sont données et tout semble possi­ble. Word n’a pas de busi­ness model, mais les acti­on­nai­res et les mécè­nes semblent heureux de le main­te­nir à flot… avant qu’il ne soit emporté dans la banque­route finan­ci­ère qui clôt cette péri­ode de spécu­la­tion. 


 

Démo de Cyber­Rag, un des premi­ers maga­zi­nes élec­tro­ni­ques, créé par Jaime Levy 



Une autre commu­nauté fémi­nine incarne ce bascu­le­ment : celle du site women.com, « femmes.com ». Women.com  naît en réac­tion à l’at­mosp­hère mascu­line de The WELL mais aussi au ton bran­ché de ECHO. Les fonda­tri­ces, Nancy Rhine, la commu­narde de The WELL, et Ellen Pack, new-yorkaise fraî­che­ment arri­vée en Cali­for­nie, lancent leur propre BBS en 1993, Women’s Infor­ma­tion Resource Exchange, WIRE. Elles atta­chent une grande impor­tance à l’ac­ces­si­bi­lité du service et offrent une hotline d’aide exclu­si­ve­ment fémi­nine. De nouveau les médias présen­tent WIRE comme un refuge. Elles sont furi­eu­ses : WIRE, au contra­ire, prend les femmes pour ce qu’e­lles sont : des adul­tes. Il se veut l’an­tit­hèse des maga­zi­nes fémi­nins clas­si­ques : on y trouve des infor­ma­ti­ons sur l’avor­te­ment, la mater­nité lesbi­enne, pas de conseils mode ou d’ho­ros­co­pe… Mais une tension se fait rapi­de­ment jour entre les fonda­tri­ces, révé­la­trice d’une tension sur ce qu’est un « inter­net fémi­nin ». Pour Nancy, Inter­net est un outil hori­zon­tal et poli­ti­que et WIRE « un réseau radi­cal, fait pour et par une commu­nauté fémi­niste » alors qu’E­llen voit l’op­por­tu­nité de créer un busi­ness floris­sant. Quand le Web arrive, elles doivent chan­ger de modèle : elles choi­sis­sent de parier sur le tout jeune Web (« un saut dans le vide »). Elles ne seront plus héber­geu­ses de BBS, mais four­nis­seu­ses de conte­nus. Il leur faut un nouveau modèle écono­mi­que : la publi­cité, bien sûr. Les inves­tis­seurs sont scep­ti­ques (un banquier leur dit : « mais ma femme ne s’in­té­resse même pas aux ordi­na­teurs ! »). Pour­tant, dans un web où le nombre de sites est restre­int et où on y accède en tapant les adres­ses dans la barre de navi­ga­tion, women.com va vite se révé­ler profi­ta­ble. Dès 1996, Women.com reçoit 7,5 milli­ons de visi­tes mensu­e­lles. L’an­née suivante, il est un des sites les plus profi­ta­bles du secteur. Pour atti­rer et rete­nir les annon­ceurs, women.com publie des arti­cles de plus en plus légers, et devi­ent exac­te­ment ce contre quoi il avait été fondé. Un sort simi­laire attend iVillage, prin­ci­pal concur­rent de women.com qui finira par le rache­ter. L’his­toire de women.com montre « comment les projets créant des espa­ces en ligne pour les femmes sont très vite deve­nus des espa­ces commer­ci­aux vendant des produits aux femmes » — comment le Web des femmes s’est rapi­de­ment marchan­disé, comme le reste du réseau. 

 

Cyber­fé­mi­nis­tes et après ? 



Le livre se clôt à la fin des années 1990, comme s’il était diffi­cile de savoir quoi dire de la suite. Ou comme si l’In­ter­net des années 2000 n’était plus l’In­ter­net des pion­ni­ers et qu’on entrait dans une autre histoire. Evans fait une rapide place aux filles gameu­ses et aux cyber­fé­mi­nis­tes, mais son histoire s’arrête à l’orée des années 2000 — comme si on ne savait pas quoi dire de la suite, ou comme si avec la trans­for­ma­tion défi­ni­tive d’In­ter­net en média de masse, on entrait de plain-pied dans une autre histoire. 



Aujourd’­hui, Inter­net c’est la résur­gence des mouve­ments fémi­nis­tes en ligne et des commu­nau­tés mili­tan­tes, inclu­si­ves… sur les rése­aux soci­aux, mais aussi le cyber­har­cè­le­ment, le doxxing…Et les femmes restent très mino­ri­tai­res dans l’in­for­ma­ti­que et la tech — avec de graves consé­quen­ces : aujourd’­hui, comme nous le disa­ient deux cher­cheu­ses, l’IA a des biais sexis­tes … L’in­for­ma­ti­ci­enne Florence Sèdes nous racon­tait aussi  à quel point l’in­flu­ence des repré­sen­ta­ti­ons joue sur le désin­térêt des filles pour l’in­for­ma­ti­que, qui reste asso­ciée à un domaine de geek en chaus­set­tes seul dans sa cham­bre. 



Mais c’est faux, et c’est ce que s’em­ploie acti­ve­ment à racon­ter ce livre. Qui conclut cette traver­sée de l’his­toire d’In­ter­net des pion­ni­è­res, ces rencon­tres avec des femmes aussi excep­ti­on­ne­lles qu’ap­pa­rem­ment acces­si­bles (pas d’hé­ro­ï­sa­tion exces­sive), avec un appel à repren­dre la main sur Inter­net. Car Broad Band est aussi un plai­doyer pour refaire un Inter­net centré sur les usagers et les usages, un Inter­net mettant l’hu­main au centre, élar­gis­sant les possi­bles plutôt que de les réduire et de les vendre. Et Evans de conclure : « Inter­net est à nous, tout aussi sauvage, étrange et étour­dis­sant qu’au­tre­fois. Ne nous reste qu’à nous mettre au travail ».